Le mois d’octobre, mois d’automne, marque la fin des récoltes et ouvre déjà la voie à la période des semis d’hiver. « Ceux qui sèment dans les larmes moissonnent en chantant. » (Ps 126)
Moissonner, c’est recueillir et accueillir ce que la nature a bien voulu donner, mais aussi reconnaître que tout le labeur de nos mains pour aider cette nature à donner son fruit, n’a pas été vain. Moissonner en chantant, c’est donc reconnaître que le Créateur était là en donnant à la nature sa capacité de porter du fruit, d’arroser la terre et de la réchauffer. Et à l’homme, le Créateur lui a donné, par son cœur et son intelligence, cette capacité de coopérer avec Lui à cette œuvre : « Soumettez et dominez la terre. » (Gn 1,28)
Dieu, pourtant le Tout-Puissant, nous manifeste qu’il a besoin du paysan pour nourrir les hommes d’aujourd’hui et qu’Il ne peut faire sans eux. Jésus a eu besoin des 5 petits pains et des 2 poissons remarqués par les apôtres dans la besace d’un enfant pour nourrir une foule de plus de 5 000 hommes.
Aimer sa terre et essayer de la comprendre, percer ses secrets, la dominer, c’est coopérer avec le Créateur qui invite sa créature à la faire fructifier.
Ce mois d’octobre c’est aussi la nature qui, avant de rentrer dans son sommeil hivernal, veut montrer l’éclat de sa beauté en s’habillant de rouge et de jaune. Que de profusion dans tes œuvres ! Comme le dit le psaume : « Que tes œuvres sont nombreuses, Seigneur ! Toutes avec sagesse, tu les fis, la terre est remplie de tes biens. » (Ps 104,24)
L’enracinement : face cachée de la croissance
L’automne, c’est aussi le mois qui annonce l’enracinement. Comme le dit le dicton, « À la sainte Catherine, tout bois prend racine ». Mettre un arbre ou un pied de vigne en terre, c’est voir visiblement ses feuilles tomber, mais ne pas voir ses racines prendre tout doucement possession de la terre dans laquelle il a été planté. L’enracinement c’est le thème choisi pour les prochaines Journées paysannes à Paray-le-Monial les 28 février et 1e mars : « Béni soit l’homme qui met sa foi dans le Seigneur, dont le Seigneur est la confiance. Il sera comme un arbre, planté près des eaux, qui pousse, vers le courant, ses racines. Il ne craint pas quand vient la chaleur : son feuillage reste vert. L’année de la sécheresse, il est sans inquiétude : il ne manque pas de porter du fruit. » (Jr 17, 7-8)
Simone Weil, dans son livre L’enracinement. Prélude à une déclaration des devoirs envers l’être humain écrit en 1949, dit en préambule « qu’il faut penser tous les devoirs sur le modèle du devoir de nourrir l’être humain quand il a faim ou de l’habiller quand il a froid. » Il s’agit donc en définitive de l’empêcher de mourir, que ce soit par une mort physique ou plus grave, par une mort spirituelle. « Ne craignez rien de ceux qui tuent le corps, mais ne peuvent tuer l’âme, craignez plutôt celui qui peut perdre dans la géhenne à la fois l’âme et le corps », dira Jésus. Le monde paysan est plongé aujourd’hui dans une société qui donne l’impression d’une surabondance de nourritures terrestres (le corps est nourri), mais qui affame radicalement l’âme. Le premier devoir du paysan est bien de nourrir l’être humain qui a faim. Mais, par sa manière de travailler et de vivre, n’a-t-il pas aussi le devoir de nourrir à sa manière l’âme de ses semblables ? Simone Weil dira que « l’initiative et la responsabilité, le sentiment d’être utile et même indispensable, sont des besoins vitaux de l’âme humaine. » Là où la vie paysanne n’est plus considérée et même méprisée, n’y a-t-il pas ici une bonne nouvelle à recevoir dans le sens de retrouver une dignité perdue non seulement dans le fait de nourrir les hommes, mais aussi par ce travail et le mode de vie qu’il implique, d’élever les âmes et leur rendre leur dignité ? Oui le paysan est indispensable pour cela et il doit se le dire !
Pour cela, Simone Weil met en avant dans le domaine du travail que « pour que le besoin d’honneur soit satisfait dans la vie professionnelle, il faut qu’à chaque profession corresponde quelque collectivité réellement capable de conserver vivant le souvenir des trésors de grandeur, d’héroïsme, de probité, de générosité, de génie, dépensés dans l’exercice de la profession. » Nous parlons encore aujourd’hui de ses héros militaires qui ont permis par leur bravoure et leur génie de gagner des guerres ou de ces saints qui n’ont pas eu peur de verser leur sang par amour du Christ. Mais parle-t-on de ces paysans qui ont façonné la France par leur ardeur dans le travail et leur volonté de soumettre et dominer la terre en vue de la faire fructifier comme le Créateur le demande ? Trop peu, bien trop peu pour faire lever une nouvelle génération d’amoureux de la terre en vue de lui faire porter tout son fruit.
Quelle dignité le paysan peut-il aussi acquérir en vue de nourrir les âmes de ce monde sans repère, sans racine ? Encore une fois Simone Weil donne une très belle piste :
« Dans l’école rurale, la lecture attentive, souvent répétée, souvent commentée — toujours reprise, des textes du Nouveau Testament où il est question de la vie rurale — pourrait faire beaucoup pour rendre à la vie des champs la poésie perdue. Si d’une part toute la vie spirituelle de l’âme, d’autre part, toutes les connaissances scientifiques concernant l’univers matériel sont orientées vers l’acte du travail, le travail tient sa juste place dans la pensée d’un homme. Au lieu d’être une espèce de prison, il est un contact avec ce monde et l’autre. »
Il s’agit de lier l’Évangile, faire un « contact » entre les paroles de Jésus en référence à la vie de la terre et le travail effectif de cette terre, que l’Évangile me donne un regard nouveau sur mon travail, lui donne un nouveau sens… « Si le grain de blé jeté en terre ne meurt, il reste seul ». Notre monde, baigné dans un matérialisme à tout crin, a soif (souvent de manière très enfouie) de transcendance, il est dans la nature de l’homme d’élever son âme ! Mais, aujourd’hui, il ne le peut plus, il a besoin d’y être aidé et c’est peut-être un des rôles du paysan chrétien.
C’est pour cela que Simone Weil dira : « Une civilisation constituée par une spiritualité du travail serait le plus haut degré d’enracinement de l’homme dans l’univers, par suite l’opposé de l’état où nous sommes, qui consiste en un déracinement presque total. Elle est ainsi par nature l’aspiration qui correspond à notre souffrance. »
Travail physique et consentement
Je laisse ici entièrement la parole à Simone Weil : « Le travail physique est une mort quotidienne. Travailler, c’est mettre son propre être, âme et chair, dans le circuit de la matière inerte, en faire un intermédiaire entre un état et un autre état d’un fragment de matière, en faire un instrument. Le travailleur fait de son corps et de son âme un appendice de l’outil qu’il manie. Les mouvements du corps et l’attention de l’esprit sont fonction des exigences de l’outil, qui lui-même est adapté à la matière du travail. La mort et le travail sont choses de nécessité et non de choix. L’univers ne se donne à l’homme dans la nourriture et la chaleur que si l’homme se donne à l’univers dans le travail. Mais la mort et le travail peuvent être subis avec révolte ou consentement. Ils peuvent être subis dans leur vérité nue ou enrobés de mensonge. Le travail fait violence à la nature humaine. (…) La pensée humaine domine le temps et parcourt sans cesse rapidement le passé et l’avenir en franchissant n’importe quel intervalle ; mais celui qui travaille est soumis au temps à la manière de la matière inerte qui franchit un instant après l’autre. C’est par là surtout que le travail fait violence à la nature humaine. (…) Chaque matin, le travailleur consent au travail pour ce jour-là et pour la vie tout entière. Il y consent qu’il soit triste ou gai, soucieux ou avide d’amusement, fatigué ou débordant d’énergie. »
Enraciné dans la confiance en notre Mère du Ciel
Que tout ce travail de la terre accompli au long de cette année et vécu dans la foi et la confiance en Dieu puisse faire du paysan l’égal de cet arbre planté au bord de l’eau où il étend ses racines et porte du fruit malgré la sécheresse.
En ce mois d’octobre, c’est à Marie que nous confions tout notre labeur et nos familles, puisque ce mois nous offre une couronne de roses : rosarium ou rosaire. Ce rosaire, guirlande de roses tressées en l’honneur de la Vierge Marie, chaque Ave correspondant à une rose déposée aux pieds de la Vierge Marie. La rose est la reine des fleurs, présente du début du printemps jusqu’aux gelées, et c’est elle qui a sans doute était le plus travaillé par le génie humain pour obtenir aujourd’hui 30 000 variétés alors qu’à l’état naturel il n’y en a que 200 ! C’est la rose qui fait traditionnellement le bouquet de la mariée. Que nous puissions faire de ce mystère du Rosaire, un bouquet de roses offert à notre Mère du Ciel, que chaque Ave soit cette rose parfumée que nous lui offrons et qui manifestera notre confiance en sa présence, « invisiblement présente », comme elle le dira en 1876 à Estelle Faguette, la voyante de Pellevoisin.