La saison des récoltes nous invite à l’action de grâces envers le Créateur. De nouveau, en cette année jubilaire 2025, « le Seigneur a donné ses bienfaits et notre terre a porté son fruit. » (Ps 84) Deo gratias ! La liturgie catholique nous y exerce à travers les féries des Quatre-Temps d’automne. Elles évoquent les vendanges et les moissons, source d’inspiration de nombreux artistes et poètes. Mais c’est l’arrachage des prosaïques pommes de terre, qui fait l’objet du tableau sans doute le plus célèbre au monde : l’Angelus de Jean-François Millet. C’est une hymne à la vie paysanne en terre chrétienne. Le peintre lui-même l’a attesté en 1865 : « L’Angelus est un tableau que j’ai fait en pensant comment, en travaillant autrefois dans les champs, ma grand-mère ne manquait pas, en entendant sonner la cloche, de nous faire arrêter notre besogne pour dire l’angelus pour ces pauvres morts. »
La récolte des pommes de terre était devenue une scène courante de la vie rurale à la fin du XVIIIe siècle. Elles devinrent peu à peu une nourriture de base pour la population des campagnes et des villes. En 1846, à la Salette, la « Belle Dame », la Vierge Marie parle des raisins, du blé… et des pommes de terre. La récolte en est compromise car, par amour de l’argent, on travaille même le jour du Seigneur. C’est justice d’interrompre nos tâches humaines pour nous tourner vers l’Auteur de tout bien. La prière de l’angelus, trois fois par jour, nous y exerce. Millet décrit l’angelus du soir, à 18 heures. Les deux personnages bénissent la divine Providence pour ces précieux tubercules recueillis en abondance : la brouette est pleine ! Plus profondément, le tableau suggère l’alliance que le Créateur a voulu nouer avec l’humanité pour la conduire des saisons de la terre à l’éternité du ciel. Dans ce but, en effet, le Bon Dieu a confié à l’homme : la terre, la femme et son Fils Jésus. Le peintre nous aide à pénétrer ce mystère des trois alliances, chères aux Journées Paysannes.
Millet souligne d’abord l’alliance de l’homme et de la terre. Au milieu d’un champ, voici un paysan et sa femme, les pieds bien posés sur le sol, s’y enfonçant presque. L’homme, en son corps, a été tiré du limon de la terre qui le porte et le nourrit. Mais il ne s’agit pas ici d’une simple cueillette. Le cultivateur a ameubli le sol et planté ; et Dieu, envoyant soleil et pluie, a donné la croissance et la maturité. Nous apercevons la fourche, le panier, les sacs, la brouette… Autant d’outils que l’homme, au fil des siècles, a fabriqués pour prolonger l’activité de ses mains. Autant de signes de la transcendance de son esprit sur la matière. Au milieu des lignes horizontales de cette plaine d’Ile de France, les deux personnages imposent leur stature verticale. Car Dieu a insufflé un esprit dans la glaise dont l’homme est constitué. Il lui a donné une âme capable de connaître et de dominer cette terre dont il dépend à chaque instant, et qu’il a mission de cultiver et de garder. A l’horizon, le ciel surplombe la terre et l’enveloppe. Ses couleurs claires et lumineuses s’harmonisent avec celles terreuses et plus foncées des champs. Les jaunes mélangés et les rose-rouge des vêtements sont comme un écho atténué des couleurs du ciel. L’homme est à la fois de la terre et du ciel. Par sa prière, il relie son travail d’ici-bas au repos du Très-Haut. La toile nous situe dans le temps. A l’heure où le soleil sourit doucement dans la lumière jaune et rose de son couchant. Déjà le jour baisse qui annonce le soir de la vie. Quand l’homme fatigué par son labeur bientôt se couchera pour ne plus se relever. Serait-il seul à vivre cette existence de peine et de labeur pour gagner son pain ? Non car Dieu lui a offert « une aide qui lui est assortie ».
L’Angelus de Millet chante aussi l’alliance de l’homme et de la femme. Le contre-jour laisse les deux visages dans la pénombre. En soulignant l’attitude et les gestes, l’artiste leur donne une dimension universelle. Le peintre suggère que l’époux et l’épouse ont travaillé ensemble, côte à côte. Les voici maintenant en vis à vis, comme s’ils étaient inclinés l’un vers l’autre. L’homme s’est découvert devant le mystère de la femme, comme le grand Louis XIV se découvrait devant toute femme, fût-elle la plus humble domestique, rencontrée à Versailles. La femme, elle, s’incline avec révérence vers celui que le Seigneur lui a donné comme « chef », dit saint Paul. A l’heure de la prière, leur esprit à tous deux s’élève vers le ciel, mais leur regard se porte vers la terre. Ce panier, à leurs pieds, est destiné à recevoir les pommes de terre. Mais il est aussi comme un berceau en attente de l’enfant désiré. Ou comme un cercueil leur rappelant leur petit mort en bas âge ? La terre qu’ils cultivent, ils l’ont reçue de leurs parents. Après eux, qui la recueillera, la cultivera, la gardera ? Le mariage est justement destiné à cette transmission du patrimoine foncier aux générations futures. L’enfant est le plus beau fruit de l’alliance de l’homme et de la femme. Sans lui, les époux vont-ils rester seuls sur cette terre si féconde ? Non, trois fois par jour, l’Angelus ranime leur espérance : « Et le Verbe s’est fait chair et il a habité parmi nous ». Depuis l’événement inouï de l’incarnation, le mariage chrétien a toujours sa merveilleuse fécondité. Il contribue à l’enfantement du Christ dans les âmes, à travers l’offrande à Dieu du labeur quotidien et l’humble fidélité des époux dans la foi et la charité.
Voici la troisième alliance : Dieu donne à l’homme son propre Fils, l’Enfant de la promesse. Avec Jésus, « un Enfant nous est né, un Fils nous a été donné : éternelle est sa puissance ! ». Où est-il ce Fils béni ? Sur la croix, trônant au sommet du clocher de l’église de Chailly-en-Bière, esquissé dans le lointain. Il est roi pour toujours le divin Crucifié, à jamais ressuscité. Il fait retentir son appel dans toute la campagne alentour. Le tintement familier suffit à interrompre dans leur besogne ces paysans pour les plonger dans le recueillement. A ce moment-là, la prière l’emporte sur le travail, comme s’ils entraient déjà dans le repos de Dieu. Ils inclinent doucement la tête : non pas vers la terre qui leur promet seulement la paix du tombeau ; ni même l’un devant l’autre, car l’amour humain marqué par le péché n’empêche pas de mourir, mais devant Dieu seul. Depuis la résurrection, rappelée dans l’oraison de l’angelus, l’Amour divin a vaincu le péché et la mort. Tandis que leur prière monte vers le ciel, on cherche des yeux la maison de ces paysans, vers laquelle, tout à l’heure, ils ramèneront la brouette chargée des fruits de la terre. Là, ils se reposeront – pour un temps – de leurs fatigues. Mais « nous n’avons pas ici-bas de demeure permanente, rappelle l’Apôtre… Notre patrie est dans les cieux ». On l’aperçoit au loin le porche de cette Maison définitive. C’est l’église paroissiale de Chailly, dédiée à saint Paul, apôtre par excellence de l’espérance en la résurrection. Dans cette église demeure le Verbe fait chair, annoncé dans le dernier verset de l’Angelus. C’est Jésus, le Pain vivant descendu du ciel, le Pain sacré de la vie éternelle, réellement présent en son corps, son sang, son âme et sa divinité. Du tabernacle en permanence, et surtout de l’autel à chaque Messe, du Cœur transpercé de l’Hostie expiatrice, s’élève jusqu’au ciel la parfaite louange de l’humanité à la gloire du Père ; et descend sur terre la divine Paix du Soleil sans couchant.
