Billet spirituel - Mai 2024

Vendredi 17 mai 2024

Aimez-vous les uns les autres, comme je vous ai aimés

Le vocabulaire de l’amour est trop restreint en français et se prête à beaucoup d’ambiguïté. On dit aussi bien « j’aime Dieu » que « j’aime le chocolat », et on dit aussi « je t’aime ». Bien souvent, aimer renvoie à un désir de posséder ou de ne faire qu’un avec l’être aimé. Mais aimer évoque aussi l’amitié, qui n’est pas nécessairement troublée par le désir. Enfin, aimer peut évoquer la charité, cet amour spécifique, fraternel, enraciné dans le Christ, qui a sa source dans le Christ, qui est tout à la fois amour de Dieu et du prochain.

C’est cet amour que le Christ effectivement nous propose de vivre, et cet amour oblige à une conversion du désir, qui aime pour soi-même, alors que l’amour de charité aime l’autre pour lui-même. Le sentiment de l’amour est fait d’attachement, tandis que l’amour de charité invite plutôt à se détacher de soi, de son intérêt, et conduit à servir et à donner. « Aimer, c’est tout donner, et se donner soi-même », comme dit sainte Thérèse.

Jésus est le modèle, lui qui s’est livré pour nous, lui qui a pardonné à ses ennemis. Le pardon est la marque suprême de cet amour de charité, non pas seulement une fois ou trois fois, mais jusqu’à 77 fois 7 fois (Mt 18,22) selon le Christ, qui parle là de la patience du quotidien, des petites offenses de la vie familiale ou communautaire, et non des offenses criminelles, du scandale des petits, pour lequel Jésus vient d’avoir une extrême sévérité (Mt 18,6). Le pardon, dans la vie sociale, ne signifie pas renoncement à la justice et à la conversion, mais au contraire, accès à la justice grâce à la correction fraternelle (Mt 18,15- 17).

L’amour de charité ne supprime ni l’amitié ni le désir, il les transfigure, il leur confère profondeur et fidélité. Mais aussi, il ouvre très largement le cœur, il conduit à ne pas se cantonner à aimer les proches et les gens aimables, mais à aimer comme Dieu, sans limites, sans faire acception des personnes (cf. Ac 10,34), lui qui fait lever son soleil aussi bien sur les bons que sur les méchants (Mt 5,45). Aimer comme Dieu, qui veut le bien de tous et de chacun.

Aimer comme Jésus, c’est-à-dire incarner cette bienveillance, se faire proche de tout un chacun, du malade et du pauvre, de l’étranger et de l’ennemi. Le prochain n’est pas une catégorie définie. Je ne sais pas quel prochain le Seigneur va m’envoyer aujourd’hui et dont je devrai me rendre proche, dont je devrai être le frère : des proches habituels, sans doute, mais aussi des inconnus, des éloignés, des bons et des méchants. Je ne connais pas non plus les proches et les lointains que je servirai anonymement, je ne sais pas ceux que je nourrirai en prêchant la Parole, comme vous ne savez pas toujours qui vous nourrirez en cultivant votre champ. Mais là aussi, il y a un véritable amour du prochain.

Fr. Jean-Etienne Long, o.p.

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