Billet spirituel - Mars 2025

Vendredi 21 mars 2025

Obéir à Dieu en toute chose

Faut-il se conformer à la volonté de Dieu en toute chose ? La réponse semble aller de soi. Pourtant nous rencontrons souvent dans notre quotidien des occasions de contrariété entre la volonté divine et la nôtre. Si nous avons à cœur de chanter avec le psalmiste notre amour de la Loi de Dieu : « De ton amour, Seigneur, la terre est pleine, apprends-moi tes volontés (…). Comme j’aime ta loi ! tous les jours, je la médite » (Ps 118, 64,97), n’y a-t-il pas des jours plus orageux où nous nous surprenons à gémir tel Job sur son fumier : « Écarte ta main qui pèse sur moi, et ne m’épouvante plus par ta terreur (…). Je vivais tranquille quand il m’a secoué, saisi par la nuque pour me briser » (Job 13, 21 ; 16, 12). Que faire ? Se soumettre avec le cœur amer et irrité, ou essayer de circonscrire étroitement le domaine de la volonté divine pour préserver le plus possible sa liberté ? Quiétisme servile ou athéisme pratique ? Ni l’un ni l’autre, c’est avec un cœur de chair et non un cœur de pierre que l’homme doit s’élancer librement jusque dans le point fixe de la volonté de Dieu.

« Rendez grâce au Seigneur car il est bon, car éternel est son amour » (Ps 107,1). Grâce à l’œil de la foi, l’ami de Dieu peut célébrer et louer en cœur l’amour et la bonté de Dieu qui se révèle à lui. La bonté désigne l’être dans son aptitude à être aimé et désiré, qu’il s’agisse des rayons du soleil s’offrant aux premières jonquilles de l’année, du vert pâturage s’exposant à l’assaut printanier du troupeau de bétail ou du lait fraîchement tiré se présentant à la sagacité du fromager. Le bien est enrichissement, perfection et plénitude pour celui qui s’y porte. Seulement une créature n’épuise pas en elle toute la bonté, elle porte en elle comme un manque qui la pousse à se porter vers d’autres créatures. Du lierre qui envahit la ramure du chêne et du renard qui court derrière sa proie jusqu’à la passion mutuelle des amants, l’amour est ce puissant levier intérieur qui vient creuser l’appétit de chaque être dans sa tendance vers le bien. Tout se passe dans l’univers comme si une loi de mutuelle attraction agissait au sein de chaque créature, chacune ne pouvant atteindre son accomplissement sans la dépendance du monde extérieur.

C’est que « Dieu seul est le bon » (Mt 19, 17), le Souverain Bien. Rien ne vient parfaire Dieu si ce n’est lui-même. Seul Dieu, infiniment bon, peut se contenter de surabonder en lui-même : « Je suis le Seigneur sans égal ; moi excepté, il n’y a pas de Dieu » (Isaïe 45, 5). Plus la bonté apparaît concentrée en elle-même, plus elle est capable de rayonner avec toujours plus d’éclat. Dieu est le seul qui se donne librement sans nul autre besoin que lui-même : « C’est à cause de moi et de moi seul que j’ai agi (…). C’est moi qui suis le premier et qui suis aussi le dernier » (Isaïe 48, 11-12).

La création n’a d’autre fondement que le mystère de la bonté infinie de Dieu. « L’amour de Dieu crée et répand la bonté dans les choses » (Saint Thomas d’Aquin, Somme Théologique, Ia q. 20 a. 2) si bien que chaque créature porte en son être une tendance vers le bien qui est l’empreinte de Dieu en elle. L’univers est comme traversé par un puissant élan qui incline chaque créature sortie des mains de Dieu à revenir vers son Créateur. Alpha, Dieu est aussi l’Oméga, le principe vers lequel remonte l’harmonieux concert de la création.

Dans cette symphonie survient l’homme créé à l’image de Dieu (Genèse 1, 26). Créature intelligente et libre, consciente et maîtresse de sa destinée, c’est par son consentement personnel à l’attrait du bien, l’exercice de son libre arbitre, que l’homme se porte à la ressemblance de son Créateur. Ainsi sommes-nous non seulement capables de saisir l’être dans sa vérité et sa bonté, mais aussi de discerner raisonnablement de la bonté ou non de l’action à faire, de sorte que suivre sa conscience ou plutôt suivre l’inclination de notre raison au bien qui se présente à nous est déjà une forme d’obéissance. « Toute volonté qui n’obéit pas à la raison, que celle-ci se trompe ou non, est toujours mauvaise » (Saint Thomas d’Aquin, Somme Théologique, IaIIae, q. 19 a.5). Pour saint Thomas, le respect de l’interdit va de pair avec un discernement responsable du bien à accomplir.

Mais si je suis capable de choisir le bien, correspond-il toujours à celui que Dieu me destine réellement ? Alors que Dieu embrasse toute chose dans la simplicité de son regard, il n’est pas rare que l’homme puisse se sentir en décalage par rapport à la volonté divine. « Laisse les morts enterrer leurs morts ; pour toi, va-t’en publier le Royaume de Dieu » (Lc 10, 60).

Mais « où est l’Esprit du Seigneur, là est la liberté » (2 Co 3, 17). Pour le Docteur Angélique, l’homme est libre « non qu’il ne soit soumis à la loi divine, mais parce qu’il est incliné à faire ce que la loi divine ordonne » (Sur 2Co 3, 17). La volonté de l’homme ne sera conforme à la volonté de Dieu que dans la mesure où elle s’ordonne à la volonté de Dieu comme sa fin. « La volonté de l’homme est conforme à la volonté divine par cela qu’elle veut ce que Dieu la porte à vouloir » (Somme Théologique, Ia-IIae, q. 19 a. 10). Vouloir ce que Dieu veut signifie bien plus que la seule conviction cérébrale ou la soumission matérielle. La volonté de l’homme doit se porter vers Dieu avec promptitude, légèreté et douceur, choisir la conversion totale du désir qui ne préférera rien d’autre que le bon plaisir de Dieu : « Mon Bien-aimé est à moi, et moi à lui » (Cantique 2, 16). Ressentir un écart entre nos désirs et la volonté de Dieu si souvent voilée n’est pas un obstacle, mais un appel pressant à ordonner toutes les dimensions de notre vie vers cette recherche ardente de Dieu « plus grand que notre cœur » (1Jn 3, 21). Dom Guéranger aimait à dire que nous ne devons avoir qu’une seule volonté, celle de n’avoir pas de volonté propre. Tel est le terrain de conquête de notre liberté intérieure ; celle-ci demande la vigilance active du cœur et le consentement paisible de l’âme à la grâce du Saint-Esprit.

La voie de l’abandon à Dieu n’est donc pas pure passivité, elle est passage de la stérilité d’un « cœur murmurant » à l’obéissance féconde de ceux « que l’amour presse d’accéder à la vie éternelle  » (Saint Benoit, Sainte Règle, c. 5), lente et progressive pénétration du cœur humain des sentiments qui animent celui du Fils bien aimé du Père. Sous la conduite de l’Esprit-Saint, l’homme est amené à découvrir dans la loi de Dieu non l’expression, d’une volonté étrangère, mais la sollicitation brûlante et intérieure de l’Ami. Le chemin peut paraître étroit et difficile, c’est néanmoins dans cette obscurité propre à la foi illuminée par la charité que Dieu renouvelle dans le fond même de l’âme son Alliance avec l’homme.

Dans cette heureuse nuit,
Je me tenais dans le secret, personne ne me voyait,
Et je n’apercevais rien
Pour me guider que la lumière
Qui brûlait dans mon cœur

(Saint Jean de la Croix, Nuit obscure, st. 3)

Un moine de l’Abbaye de Randol

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