Billet spirituel - Novembre 2023

Jeudi 16 novembre 2023

La plus haute forme de l’Espérance est le désespoir surmonté (G. Bernanos)

Monde angoissé et vie paysanne

« Nous désirons que chacun de vous montre le même empressement à garder jusqu’à la fin la plénitude de l’Espérance, de telle sorte que vous ne deveniez pas indolents, mais que vous imitiez ceux qui, par la foi et la patience, héritent des promesses. » (Hb 6,11-12)

Méditer sur cette vertu théologale d’Espérance est plus que nécessaire aujourd’hui où nous voyons se développer une machine qui fabrique de plus en plus des individus angoissés et désespérés. Et à vue humaine, l’horizon est bouché par les guerres qui se multiplient, le fanatisme omniprésent, la hausse des prix qui accélère les situations de pauvreté dans notre pays, des lois iniques qui se profilent… Pas grand-chose sur le plan humain qui pourrait donner envie de se projeter vers l’avenir de manière sereine. Alors survient cette maladie qui s’appelle l’aquoibonite, le « à quoi bon… ».

Le paysan, quant à lui, vivant dans la nature, suit le cycle des plantes et des animaux et en quelque sorte le vit. Avec le mois de novembre, nous rentrons dans ce temps de repos de la terre. Son sommeil s’annonce, mais pour mieux repartir au printemps, faire éclore ses bourgeons, fleurir et donner du grain plein l’épi. Le paysan est l’homme de l’espérance dans le sens où il sait que la nature, même si elle peut être capricieuse, est fidèle, « elle donne son fruit en son temps » comme le dit le Psaume. Il y a une promesse que fait la nature à l’homme et elle la tient !

Paysan rime avec jeunesse

Il y a une similitude entre le paysan et la jeunesse, car le propre de cette dernière est qu’elle est naturellement encline à l’espoir. Car la jeunesse, c’est le temps des idéaux et donc des projets. De plus, l’espoir regarde ce qui adviendra alors que le souvenir s’attache à ce qui est passé. Or, pour les jeunes, l’avenir est grand et le passé, court. En effet, au matin de la vie, nous n’avons rien à nous rappeler ou à regretter, mais tout à espérer. Aristote, classé comme philosophe réaliste, dira dans son éthique, « à l’âge de la vieillesse, on est peu porté à l’espoir à cause de l’expérience, car la plupart des évènements sont fâcheux, le plus souvent, ils tournent au pire. »

Les femmes en France veulent de moins en moins avoir d’enfants alors qu’on sait que les enfants sont l’avenir d’un pays. Pourquoi ? Est-ce parce que l’avenir semble bouché ou l’individualisme trop prégnant ou pour des soucis économiques ? Certes, ces raisons en sont la cause, mais il y en a une autre qu’un moine proposait : ne serait-ce pas aussi le fait que l’homme, vivant de moins en moins dans la nature, ne voit plus les plantes pousser et les animaux se reproduire ? C’est la « fousis », terme grec qui veut dire nature, qui est occultée. Or, pour le grec de la Grèce ancienne, bien vivre c’est suivre les lois de la nature. Et aujourd’hui, c’est l’idée de liberté qui a pris la place à l’idée de nature. Plus l’homme perd l’idée de nature et plus il perd l’espérance qu’il y a un printemps et que tout redémarre.

Que dit alors le chrétien, qui plus est, le chrétien paysan ? Ce qui peut facilement le guetter, c’est l’optimisme béat. Charles Péguy le constatait : « Étonnant… les hommes voient comment cela se passe aujourd’hui et ils croient que cela ira mieux demain ». Et Bernanos à sa manière disait : « l’optimisme est l’espoir des lâches ». Non, nous ne pouvons pas dire que tout ira bien demain, regardons déjà notre propre vie.

L’Espérance comme vertu théologale

Pour mieux comprendre ce qu’attend Jésus de nous dans notre réponse face à ce monde en déclin, nous devons regarder ce qu’est l’Espérance, comme vertu théologale. Elle est d’abord un don gratuit de Dieu et donc ne dépend pas de nos efforts et qualités humaines. Elle va rendre bon celui qui la possède et rendre bonne son action (l’acte d’Espérance). Elle regarde ce bien futur qui est la Béatitude éternelle, « nous lui serons semblables, car nous le verrons tel qu’Il est », nous dit saint Jean. C’est possible, non parce que nous en sommes capables par nos propres forces, mais parce que Dieu le dit !

C’est ce qui a fait la force des saints que nous fêtons en cette ouverture du mois de novembre : un grand désir de voir Dieu tout en sentant leur radicale incapacité à cela et leur pauvreté.

Si nous n’espérons pas, nous vivrons de nostalgie. Or, la nostalgie repose sur l’imaginaire, alors que l’Espérance repose sur la promesse de Dieu : Il l’a promis alors Il le fera.

Saint Thomas d’Aquin dira que le péché le plus grave pour nous est le manque d’Espérance (alors qu’en soi, c’est la perte de la foi, car ce n’est plus croire la vérité même de Dieu et la perte de la charité qui va contre la bonté de Dieu). Car, dit-il, « l’âme qui délaisse Dieu se tourne nécessairement vers d’autres réalités ». L’Espérance nous fait détourner du mal et nous fait commencer à chercher le bien et ultimement le bien suprême qui est Dieu. La perte de l’Espérance entraîne la perte de la foi et de la charité.

L’Espérance a cette capacité, non pas de dire « tout ira mieux demain », mais de regarder le mal en face avec, dirons nous, les yeux de Dieu. C’est l’expérience dont a vécu Georges Bernanos.

Georges Bernanos : l’Espérance comme désespoir surmonté

Il a osé regarder le mal en face en particulier quand il était avec sa famille sur l’île de Majorque en 1936 et qu’il assista à la mise en place du régime politique de Franco. Il a vu les horreurs que des hommes pouvaient infliger à d’autres hommes avec un cynisme annonciateur de ce que feront les nazies quelque temps plus tard. Cela lui inspira son livre « Les grands cimetières sous la lune », où la question du mal est regardée avec grande lucidité.

Toute sa vie a été en quelque sorte épreuve sur épreuve ou désespoir sur désespoir et c’est pour cela qu’il écrira : « On croit qu’il est facile d’espérer. Mais n’espèrent que ceux qui ont le courage de désespérer des illusions et des mensonges où ils trouvaient une sécurité qu’ils prennent faussement pour de l’Espérance. L’Espérance est un risque à courir, c’est même le risque des risques. L’Espérance est la plus grande et la plus difficile victoire qu’un homme puisse remporter sur son âme. »

En ce mois où les paysans sont partis en pèlerinage vers Rocamadour, que notre Dame, Étoile du matin, les renforce dans leur Espérance, source de toute joie : « C’est de sa propre impuissance que l’enfant tire humblement le principe même de sa joie. » G. Bernanos

Frère Eric c.s.j

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